La face cachée du sacre argentin
Pendant que l'Albiceleste brille au Mondial, Romain Molina révèle une enquête du FBI sur plus de 300 millions de dollars passés par les caisses de la fédération argentine.
Il y a l'Argentine que le monde regarde : celle qui a fait plier le Cap-Vert au bout de la prolongation, renversé l'Égypte en huitièmes et poursuit la défense de son titre mondial. Et il y a celle que décrit Romain Molina dans sa dernière enquête : une fédération dont les flux financiers sont désormais examinés par le FBI, pour un montant dépassant les 300 millions de dollars. Le journaliste d'investigation, dont les révélations sur la FAF ont secoué l'Algérie ces derniers jours, frappe cette fois beaucoup plus haut.
Une société écran au cœur du système
Le montage décrit est d'une simplicité troublante. Depuis la Coupe du monde 2022, l'AFA aurait confié ses recettes internationales à une société nommée TourProdEnter, par laquelle auraient transité des centaines de millions de dollars. Selon les relevés consultés par des journalistes argentins, plus de 42 millions auraient ensuite rejoint des compagnies fantômes, sans activité déclarée, dirigées par des hommes de paille. Les mêmes documents feraient apparaître au moins 16,6 millions de dollars de dépenses de luxe : jets privés, yachts, véhicules haut de gamme, propriétés, chevaux. Molina estime que ce train de vie ne peut être séparé de celui de certains dirigeants, à commencer par le président Claudio Tapia et son trésorier. L'argent détourné aurait même permis, selon lui, l'achat du club italien de Pérouse via des sociétés écrans. Et soyons francs : quand les recettes d'une fédération financent des écuries de chevaux, le football est devenu un prétexte.
La FIFA, accusée de regarder ailleurs
Le volet le plus dérangeant de l'enquête ne concerne pas Buenos Aires mais Zurich. Molina accuse l'instance mondiale d'avoir protégé pendant des années les dirigeants argentins et leurs dossiers sensibles, y compris dans une affaire de protection d'un entraîneur dénoncé pour des faits graves. Dix ans après le FIFAGate, qui avait décapité le football sud-américain, le journaliste s'étonne que les mêmes circuits, jusqu'à l'utilisation de sociétés américaines, aient pu prospérer sous les yeux de tous. L'histoire du football mondial enseigne pourtant une constante : les fédérations tombent rarement de l'intérieur, elles tombent quand le FBI s'en mêle.
La défense argentine et les précautions d'usage
Honnêteté oblige, rien n'est jugé. L'AFA dénonce une campagne de diffamation et défend la légalité de son partenariat commercial. L'avocat du patron de TourProdEnter affirme que la société est soumise aux contrôles fiscaux et juridiques américains et conteste tout détournement organisé, accusant certains acteurs d'instrumentaliser le dossier à des fins politiques. Il appartiendra aux justices argentine et américaine d'identifier les bénéficiaires finaux et de qualifier les faits : détournement, blanchiment ou simples montages commerciaux autorisés. Une chose est certaine : on ne convoque pas le FBI pour vérifier des notes de frais.
Ce que ce dossier dit au football africain
Pour les supporters algériens qui digèrent les révélations sur leur propre fédération, ce scandale offre une perspective amère : la mauvaise gouvernance n'est pas une spécialité africaine, elle est mondiale, et elle prospère partout où les contre-pouvoirs se taisent. La différence se joue ailleurs : en Argentine, des journalistes locaux ont consulté les relevés, documenté les flux, publié les noms. Le jour où chaque fédération aura sa presse d'investigation et sa justice indépendante, le football récupérera l'argent qui lui appartient. Sur le terrain, l'Albiceleste continue de gagner. Dans les bureaux du FBI, une autre partie se joue, et personne ne connaît encore le score.
*Sources : Romain Molina, Le Média en 4-4-2*
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